5/11/2026
Par Erika Vinchon-Duc, superviseur et coach professionnelle certifiée, praticienne narrative
Il y a une scène que j'ai vécue à plusieurs reprises en séance.
Un client entre. Il s'assoit. Je lui pose une question classique : "comment vous sentez-vous en ce moment ?" Et il me répond quelque chose de poli, de construit, de raisonnable. Quelque chose qui ne dit pas grand-chose, finalement.
Puis je dispose des cartes sur la table. Des images. Des aquarelles d'animaux .
"Choisissez celle qui vous attire. Sans réfléchir."
Et là, quelque chose change.
Il tend la main vers une carte. Il la regarde. Un silence. Puis : "je ne sais pas pourquoi j'ai pris celle-là, mais..." , et c'est là que la séance commence.
Ce n'est pas de la magie. C'est du photolangage. Et c'est l'un des outils les plus fiables que je connaisse pour ouvrir un espace de parole authentique.
Le terme Photolangage® est une marque déposée désignant une méthode spécifique et ses collections de photographies thématiques. Cependant, dans un sens plus générique et courant, le "photolangage" fait référence à toute technique de médiation par l'image. Elle consiste à proposer à une personne , ou à un groupe, un ensemble de photographies ou d'illustrations, et à l'inviter à choisir une image qui résonne avec ce qu'elle vit, ressent, ou cherche à comprendre.
La technique a été formalisée dans les années 1960 par des psychologues français travaillant sur la facilitation des groupes. Elle est depuis largement utilisée dans les domaines thérapeutique, éducatif, et de l'accompagnement professionnel.
Sa force ne vient pas de l'image elle-même. Elle vient de ce que l'image permet de contourner.
Le coaching est une pratique de la parole. Mais la parole a ses limites et ses pièges.
Quand une question est posée directement, le client mobilise automatiquement ce que nous pourrions appeler son système de contrôle : il cherche la bonne réponse, la réponse recevable, celle qui ne le vulnérabilise pas trop. Ce n'est pas de la mauvaise foi. C'est un mécanisme de défense parfaitement humain.
En analyse transactionnelle, Eric Berne décrivait cela à travers le concept d'états du moi. Un questionnement direct active souvent l'Etat Adulte, rationnel, contrôlé, ou le Parent critique, qui surveille ce qui peut être dit. Ce qui reste hors champ, c'est précisément l'Etat Enfant : le plus direct, le moins censuré, celui qui porte les émotions et les vérités profondes.
L'image contourne ce mécanisme. Elle s'adresse à quelque chose d'antérieur au langage, d'antérieur au filtre. Elle active une réponse intuitive avant que le contrôle cognitif n'ait eu le temps d'intervenir.
C'est pourquoi ce que le client dit après avoir choisi une image est souvent plus riche, plus juste, plus proche de ce qui est vraiment en jeu que ce qu'il aurait dit en réponse à la même question posée directement.
Il y a un deuxième mécanisme à l'œuvre dans le photolangage, peut-être encore plus puissant : la dissociation.
Michael White et David Epston, fondateurs de la thérapie narrative, ont nommé ce mouvement l'externalisation : lorsqu'on invite une personne à parler de son problème ou de ce qu'elle ressent, comme d'une entité séparée d'elle-même, quelque chose se libère. La distance crée de l'espace. Et cet espace permet d'agir, de réfléchir, de voir autrement.
Les cartes des animaux totem font exactement cela.
Le client ne dit pas "je me sens épuisé et je ne sais plus pourquoi je fais ce métier." Il dit "ce chameau... j'ai l'impression que ce qu'il peut avancer longtemps sans se plaindre. Il continue tant qu'il n'y a pas d'oasis en vue. Mais c'est il vraiment où il va."
Dans cette phrase, il parle de lui. Il le sait. Et pourtant, la distance du "il" lui permet de formuler quelque chose qu'il n'aurait peut-être pas pu dire à la première personne, du moins pas encore.
C'est la même logique que lorsqu'un enfant dit "la poupée a peur" plutôt que "j'ai peur." Ce n'est pas un mensonge. C'est une vérité dite autrement, par un détour qui la rend supportable.
En coaching, ce détour est une ressource précieuse car il permet au client de parler de lui dans un espace protégé, symbolique, respirable.
J'utilise des cartes de photolangage depuis longtemps et au fil des années, j'ai observé plusieurs patterns récurrents.
La carte choisie n'est jamais anodine. Il y a toujours une raison, même si le client ne la connaît pas encore au moment du choix. Ce que le travail de séance révèle souvent, c'est que la carte dit quelque chose que le client savait mais qu'il ne s'était pas encore autorisé conscientiser.
Le "parce que" est la porte. Ce qui compte n'est pas l'animal en lui-même, mais ce que le client dit après "ça me touche parce que..." ou "je l'ai choisi parce que...". Ce parce que ouvre un espace de réflexion que peu d'autres outils permettent d'atteindre aussi directement.
L'humour désamorce la résistance. Parfois un client choisit une carte et rit. Il dit "c'est ridicule mais..." et ce mais est une invitation. Le rire est souvent une forme de permission qu'on s'accorde pour dire quelque chose de vrai.
La distance protège. Pour les clients qui traversent quelque chose de difficile, un deuil, une transition, une décision lourde, parler à travers l'animal crée une sécurité. Ils peuvent s'approcher de leur vérité sans y plonger brutalement. Le rythme de la révélation leur appartient.
Le photolangage n'est pas réservé à une école ou à une approche. Il s'intègre dans la plupart des pratiques d'accompagnement : coaching, thérapie narrative, facilitation de groupe, supervision.
Voici les trois usages que j'en fais principalement.
1. En amorce : créer la présence dès le début de séance
Avant même de poser la première question, proposer une carte permet de sortir le client de son mode "réunion" ou "performance". Il arrive souvent chargé de sa journée, de ses préoccupations, de ses listes. L'image crée une pause, un ancrage dans le présent. Le choix d'une carte est en lui-même un acte de présence à soi.
C'est à ce niveau que "Mon Animal Totem" a été conçu : avec un protocole de trois minutes avant le tirage, ancrage corporel, silence guidé, choix d'une intention pour que le client arrive à la carte en état de recevoir.
2. En exploration : approfondir ce qui est déjà là
Une fois la carte choisie, le travail peut aller très loin. Quelques questions simples suffisent.
"Qu'est-ce que cet animal vous dit aujourd'hui ?" "Si vous étiez cet animal dans votre situation actuelle, qu'est-ce que vous feriez ?" "Qu'est-ce que cet animal sait de vous ?"
La troisième personne de la question, "cet animal sait", maintient la dissociation protectrice tout en invitant à une forme de sagesse intérieure. C'est un outil d'une grande finesse pour les clients qui résistent au questionnement direct.
3. En recadrage : ouvrir vers le possible
En fin de séance, proposer une deuxième carte, "et si vous choisissiez maintenant l'animal qui représente où vous voulez aller", crée un pont entre le présent et le possible. La dissociation devient prospective. Le client se projette dans une version de lui-même qu'il n'avait peut-être pas encore osé nommer.
La thérapie narrative pose que nous construisons notre identité à travers les histoires que nous racontons sur nous-mêmes et que certaines de ces histoires, appelées histoires dominantes, peuvent nous enfermer dans une vision appauvrie de qui nous sommes.
L'externalisation est l'un des outils fondamentaux de cette approche : en séparant la personne du problème, on crée un espace de liberté. "Le problème n'est pas la personne. La personne est la personne, et le problème est le problème."
Appliqué au photolangage, cela donne ceci : l'animal n'est pas le client. Il est un récit possible, une métaphore habitée. Et en travaillant avec cette métaphore, le client peut écrire une histoire différente, ce que la thérapie narrative appelle une histoire alternative, plus riche, plus conforme à ses valeurs profondes.
Ce mouvement, d'une histoire appauvrie vers une histoire alternative, c'est souvent ce qui se passe dans les dix minutes qui suivent le choix d'une carte.
Parmi toutes les formes de photolangage, les animaux ont quelque chose de particulier.
Ils sont universels. Quelle que soit la culture d'origine du client, les animaux parlent un langage archaïque, préverbal, partagé. Le lion ne demande pas de traduction. L'escargot non plus.
Ils sont symboliquement riches. Chaque animal porte une constellation de qualités, de tensions, de questions. Le loup évoque la solitude mais aussi l'appartenance. Le caméléon parle d'adaptation mais aussi d'identité. Cette richesse symbolique naturelle fait le travail à la place du coach, sans que celui-ci n'ait besoin d'interpréter.
Ils sont non menaçants. Contrairement à des photographies de personnes ou de situations humaines, les animaux n'activent pas de mécanismes d'identification directe qui pourraient mettre le client en défense. Ils permettent la projection sans forcer la confrontation.
Pendant des années, j'ai utilisé de vraies cartes physiques, posées sur une table, disposées en éventail, choisies à la main.
Puis est venue la question du coaching à distance. Et avec elle, la nécessité de trouver un équivalent digital qui préserve l'essentiel : le moment de présence, la qualité du choix, la puissance de la révélation.
C'est comme ça qu'est né "Mon Animal Totem by Dooline". 76 cartes animaux illustrées en aquarelle. Un protocole guidé avant le tirage, ancrage, silence de trente secondes, choix d'une intention parmi trois : animal du jour, ma problématique, la force à révéler. Puis la carte se retourne, avec son message totem et sa question de coaching.
L'outil est conçu pour les coachs qui travaillent en présentiel comme à distance. Il ne remplace pas la créativité du praticien. Il crée les conditions pour que le client arrive au tirage dans un état de présence qui rende le travail possible.
Je tiens à être claire sur ce point, parce que le respect du cadre éthique est au cœur de ma pratique.
Le photolangage n'est pas de la divination. L'animal tiré n'a pas de signification universelle et définitive. Il n'y a pas de "bonne" ou de "mauvaise" carte. Ce qui compte, c'est uniquement ce que le client y projette et ce n'est valable que pour lui, à ce moment-là, dans ce contexte-là.
Le coach n'interprète pas. Il accompagne ce que le client dit de sa carte. La puissance de l'outil réside dans la parole du client, pas dans la symbolique de l'animal.
Enfin, il ne faut jamais forcer. L'invitation doit rester une invitation. La résistance elle-même est une information.
Si vous n'avez jamais utilisé les cartes métaphoriques en séance, la meilleure façon de comprendre sa puissance est de l'expérimenter vous-même d'abord.
Prenez quelques minutes. Ouvrez Mon Animal Totem. Suivez le protocole. Choisissez une carte. Et observez ce qui se passe en vous dans les trente secondes qui suivent la révélation.
Ce que vous ressentez à cet instant, cette légère surprise, cette reconnaissance, ce "oui, c'est ça", c'est exactement ce que vos clients peuvent vivre avec vous.
L'outil est disponible gratuitement pour les coachs qui souhaitent l'expérimenter. Il est offert en accès direct aux clients Dooline comme outil de séance.
Le photolangage fonctionne parce qu'il fait trois choses que le questionnement direct ne peut pas faire aussi efficacement : il contourne le filtre cognitif, il crée une distance protectrice par la dissociation, et il ouvre un espace symbolique où le client peut dire, à travers l'animal, ce qu'il n'a pas encore osé dire en son propre nom.
Utilisé avec précaution et dans le respect du rythme du client, c'est un outil d'une grande puissance — accessible, adaptable, et profondément ancré dans ce que le coaching a de meilleur : la conviction que le client porte en lui toutes les réponses. Il faut parfois juste un animal pour qu'elles puissent sortir.
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